Dire « Saha ftourkoum » à la mauvaise minute, c’est comme applaudir avant la fin d’un concert : cela trahit un détail culturel précis, et personne n’a envie d’être celui qui s’est trompé de signal. Pourtant, derrière cette expression, se cache bien plus qu’une formule de circonstance.
Saha ftourkoum : un mot qui compte autour de la table
« Saha ftourkoum » n’est pas une salutation jetée en l’air, ni une politesse routinière. Ancrée dans la tradition maghrébine, cette expression s’adresse à ceux qui viennent de rompre le jeûne, à la toute première bouchée du soir, une fois le maghreb annoncé. Le geste déborde largement du cercle familial : voisins, amis, parfois même inconnus, partagent ce vœu de santé et de bienfait. Il suffit de voir une famille réunie, la table couverte de pains chauds, de miel, de semoule, le parfum du thé s’élevant dans l’air, pour comprendre le poids de ces mots. L’expression s’invite partout où le jeûne cède la place à la convivialité, et tisse un fil discret entre ceux qui la prononcent.
Le mot « saha » évoque la santé, la force retrouvée après l’effort. Quant à « ftourkoum », il désigne le repas du soir, celui qui marque la fin du jeûne. Dire « Saha ftourkoum », c’est reconnaître la patience de l’attente, la valeur du partage, la richesse des traditions culinaires qui se transmettent de génération en génération. On pense à ces tables garnies de pâtisseries au sirop, de pains moelleux farcis, de beurre fondu. Sous les mots, la mémoire : langue arabe, cuisine maghrébine, histoire vivante.
Bien plus qu’une simple formule, « Saha ftourkoum » rappelle l’appartenance à une communauté. Elle porte le respect des anciens, l’attention portée à la santé de chacun, la chaleur d’un moment partagé. Dans ce maghreb suspendu, la fleur d’oranger parfume l’instant, la cuisson rassemble les convives. Ici, le mot pèse, le geste rapproche. Et chaque soir, la tradition relie les présents à ceux qui les ont précédés, dans le même élan de transmission.
Comment répondre sans commettre d’impair ?
À « Saha ftourkoum », la réponse attendue va bien au-delà d’un simple merci poli. La tradition maghrébine propose une palette de formules, à choisir selon la proximité et le contexte. Voici les expressions les plus naturelles, chacune porteuse d’une nuance particulière :
- « Allah ybarek fik » : la plus classique, utilisée aussi bien en famille qu’avec une connaissance. Elle signifie « Que Dieu te bénisse » et transmet à la fois respect et bienveillance.
- « Saha ftourek » : une réponse directe, qui prolonge l’échange sur un ton simple et quotidien. Elle souhaite à l’autre une bonne continuation de son repas.
- « Allah ysahhikom » : typiquement marocaine, cette formule met l’accent sur la santé, un vœu central lors de chaque rupture du jeûne.
La réponse adéquate dépendra de l’ambiance et des liens avec la personne. En famille, « saha ou raha », pour souhaiter santé et repos, vient naturellement boucler le cercle du partage. Lors d’un iftar collectif ou d’un repas plus cérémonieux, on entendra plutôt « ftourkoum mabrouk », qui insiste sur le caractère collectif et la bénédiction du moment.
Chaque formule répond à une attente culturelle précise, où le choix des mots révèle le souci de l’autre et l’attachement à un héritage commun. Répondre justement à « Saha ftourkoum », c’est saisir l’occasion de faire vivre ce lien, par-delà la table et les générations. Un mot bien placé, et la transmission continue, discrète mais solide, le temps d’un repas partagé.


