Conscientisation Définition aujourd’hui : un mot galvaudé ou toujours utile ?

La conscientisation ne se résume pas à « prendre conscience ». Freire lui-même avait cessé d’employer le terme dès les années 1970, jugeant que son usage courant trahissait le processus qu’il décrivait. Nous observons pourtant un retour du mot dans des champs disciplinaires qui n’ont plus grand-chose à voir avec la pédagogie des opprimés. La question n’est pas de savoir si le terme est galvaudé, mais si les cadres théoriques qui l’accompagnent aujourd’hui lui redonnent une rigueur opératoire.

Conscientisation et santé mentale : un cadre théorique en reconstruction

Le repositionnement le plus significatif de la conscientisation s’opère dans le champ de la psychologie clinique et de la santé mentale. Des travaux récents publiés dans Frontiers in Psychology articulent la conscientisation freirienne à des notions d’humanisation, d’autonomie et d’épanouissement (flourishing), en les rapprochant des cadres de l’OMS sur la santé mentale.

Ce n’est plus seulement un outil de lecture politique. La conscientisation y est conçue comme un processus intégrant expression esthétique, reconstruction du soi et capacité d’agir. Les implications sont directes pour la psychothérapie, la prévention et l’accompagnement : on passe d’un paradigme « dévoiler l’oppression » à un paradigme « habiter le monde de manière agentique ».

Pour les enseignants et les chercheurs en sciences de l’éducation, ce glissement a une conséquence immédiate. Le mot ne désigne plus la même chose selon le champ disciplinaire qui l’emploie. Un travail de définition préalable devient indispensable dans tout projet de recherche qui s’en réclame.

Groupe de personnes en discussion autour de la notion de conscientisation dans un café urbain contemporain

Conscience naïve et conscience critique : la distinction que la définition courante efface

La plupart des dictionnaires réduisent la conscientisation au « fait de faire prendre conscience de la réalité ». Cette définition est techniquement correcte et pratiquement inutile. Elle efface la mécanique centrale du concept freirien : le passage de la conscience naïve à la conscience critique.

La conscience naïve correspond à l’expérience vécue non interrogée. Elle peut être fataliste, considérant l’ordre injuste des choses comme normal. La conscience critique, elle, suppose une capacité d’analyse structurelle, une mise en relation des causes et des effets sociaux, et une disposition à l’action transformatrice.

Ce qui distingue la conscientisation d’une simple « prise de conscience », c’est la dimension processuelle et collective. Freire décrivait un processus éducatif où l’éducateur apprend autant de ses élèves qu’il leur apporte, où le chemin vers la connaissance se fait dans l’expérience de la rencontre entre deux consciences et le monde. Réduire cela à « sensibiliser », c’est vider le concept de sa substance dialectique.

Usages contemporains en formation et en enseignement supérieur

Dans les universités et les dispositifs de formation, nous observons deux usages distincts du terme, rarement explicités.

  • Un usage faible, synonyme de sensibilisation. Les étudiants sont « conscientisés » aux discriminations, au développement durable ou à la diversité. La démarche consiste à transmettre de l’information, parfois de manière descendante, sans travail sur la posture critique ni sur les conditions matérielles de l’action.
  • Un usage fort, ancré dans la pédagogie critique. Des enseignants-chercheurs mobilisent la conscientisation comme méthode : recherche participative, travaux de terrain co-construits, analyse des systèmes de pouvoir à l’intérieur même de l’institution universitaire. La réussite des étudiants y est pensée non comme un résultat individuel, mais comme le produit d’un système.
  • Un usage intermédiaire, fréquent en travail social et en politique de la ville, où la conscientisation sert de cadre à des ateliers collectifs sans que la référence à Freire soit toujours maîtrisée. Le terme fonctionne alors comme un label légitimant, sans protocole méthodologique rigoureux.

Le problème n’est pas que le mot soit utilisé dans des contextes variés. C’est que chaque usage implique un rapport différent au pouvoir et au savoir, et que cette différence est rarement posée.

Conscientisation et politique : le piège de la confusion avec le « wokisme »

L’un des facteurs de galvaudage récent tient à l’assimilation médiatique entre conscientisation et « wokisme ». Les deux termes partagent une surface commune (prise de conscience des rapports de domination), mais leurs généalogies intellectuelles divergent radicalement.

La conscientisation freirienne est un processus pédagogique enraciné dans la praxis (action-réflexion-action). Elle suppose un travail collectif, situé, et une transformation des conditions matérielles. Le « wokisme », tel qu’il circule dans le débat public français, désigne tantôt une posture morale individuelle, tantôt un ensemble de revendications identitaires, tantôt un épouvantail rhétorique. Confondre les deux revient à dissoudre un cadre méthodologique dans une polémique médiatique.

Pour les chercheurs et les enseignants qui travaillent avec ce concept, la distinction n’est pas un point de détail. Elle conditionne la manière dont leurs travaux sont reçus par les institutions, les financeurs et la société civile. Un projet de recherche mobilisant la « conscientisation » doit aujourd’hui préciser explicitement de quelle tradition il se réclame, sous peine d’être lu à travers un prisme qu’il ne contrôle pas.

Préciser le terme pour préserver l’outil

La conscientisation reste un outil pertinent à condition de ne pas la traiter comme un synonyme noble de « sensibilisation ». Les travaux récents en santé mentale montrent que le concept peut être élargi sans être dilué, à condition de maintenir ses trois piliers : analyse critique des structures, engagement dans l’action, et transformation du sujet lui-même.

Un mot galvaudé n’est pas un mot mort. C’est un mot dont la définition doit être reconquise à chaque usage. Pour les professionnels de la formation, de la recherche ou du travail social, cela signifie un travail de cadrage systématique : préciser ce que l’on entend, situer la référence théorique, et assumer les implications politiques du terme que l’on choisit d’employer.

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